Dimanche 14 février 7 14 /02 /Fév 14:38


Avant le danseur, il y a l’enfant. Fille ou garçon, souvent âgé d’à peine huit ou neuf ans et déjà la passion de la danse. Si jeunes et déjà prêts à tant de sacrifices.

Mais si la passion est indispensable, elle ne suffit pas. Des qualités physiques et un entraînement adéquat, souvent dur et exigeant, formeront le futur artiste. Et avant de tenter  les concours d’entrée dans les écoles professionnelles, l’aspirant danseur fréquente d’abord les studios privés, à la recherche du professeur qui lui apprendra les bases nécessaires pour franchir les barrages des sélections.

Jeanne-Marie  Deplat est de ceux là. Pédagogue passionnée, elle construit son enseignement autour de l’enfant, traquant les défauts pour en détourner certains en qualité : - Rien ne sert d’aller en force, il faut aussi savoir contourner – dit-elle. Un travail préparatoire méticuleux qui passe aussi par une juste appréciation des qualités mentales de l’enfant. Si aujourd’hui, plusieurs de ses anciens élèves continuent de faire appel à elle, c’est parce qu’elle parvient aussi à les aider à surmonter les inévitables accès de découragement liés à l’exigence de leur formation.

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Jeanne-Marie, tes parents ne voulaient pas que tu fasses de la danse…

Seulement comme amateur, une fois par semaine, sans pousser plus loin…J’ai commencé à prendre des cours à l’âge de 10 ans, une fois par semaine, dans une petite école de danse de province…Le professeur trouvait que j’arrivais à faire des choses intéressantes et m’a proposé de venir autant de fois que je voulais. Donc, j’y allais tous les jours ! Puis elle a proposé à mes parents de me faire passer les concours d’entrée au Conservatoire…Je ne l’ai pas fait car mes parents ne me l’ont pas dit.

J’ai passé mon bac, fait des études de physique et de chimie tout en continuant à danser. Puis je suis rentrée à l’Ecole Supérieure d’Etudes Chorégraphiques qui était, à l’époque, l’une des plus importantes sur Paris. J’ai travaillé en contemporain avec des professeurs américains et en classique avec Gilbert Canova, notamment. Nous faisions également de l’anatomie, de la musique, de l’histoire de l’art, de l’histoire de la danse…C’était un enseignement très complet qui durait quatre ans. J’ai donc obtenu les certificats de ces quatre années.

J’ai également fait des stages à l’étranger, notamment au Bolchoï, ce qui m’a familiarisée avec la technique russe. D’ailleurs, dans mes cours de barre au sol, j’utilise beaucoup la méthode Boris Kniasseff.

Après, j’ai travaillé dans des petites compagnies et j’ai participé à pas mal d’opérettes. Il y avait des tournées en France, un peu à l’étranger… Le ballet d’opérette apprend bien le métier parce qu’on est obligé de s’adapter à chaque fois très rapidement.

Ensuite, je suis devenue professeur au Conservatoire du Raincy. Au départ, c’était un remplacement du professeur principal, puis elle s’est arrêtée définitivement et j’y suis restée pendant quinze ans.


C’est là que tu as pris goût à l’enseignement ?

J’étais le seul professeur de classique et je faisais tout le cursus des élèves, c’était très intéressant. On commençait par l’éveil, vers cinq ou six ans, et je terminais avec les grandes élèves de seize, dix-sept ans. Après, elles partaient sur Paris pour leurs études, mais certaines avaient le niveau pour aborder des variations du répertoire, avec leurs moyens, mais c’était très intéressant.


Tu as une méthode d’enseignement très personnelle que tu t’es forgée au fur et à mesure et qui porte ses fruits puisque plusieurs de tes élèves ont été reçus notamment au concours d’entrée à l’Opéra de Paris…Tu suis également des élèves du CNR de Boulogne et du CNSM . En quoi ta méthode diffère t-elle de celle de tes collègues ?

Tout d’abord, j’essaie de jauger les capacités réelles des enfants, de voir s’ils ont la possibilité physique et mentale d’arriver jusqu’au bout. Ensuite, j’essaye de travailler et d’avancer sur leurs défauts. J’essaie d’y remédier, certes, mais parfois, des défauts peuvent devenir des qualités avec le temps, parce que les enfants ont cherché et ont travaillé à fond dedans.


Peux tu donner un exemple ?

Ce qui est flagrant en ce moment, ce sont des enfants avec des voûtes plantaires complètement écrasées –c’est probablement lié aux chaussures ! – qui roulent à l’intérieur et donc, les enfants finissent par se faire mal aux genoux puisque tout l’appui repose sur les voûtes plantaires. J’essaye de leur faire prendre conscience de cette cheville qui remonte, de ce genou qui se place correctement et qui évitera de les faire souffrir une fois adultes, même s’ils ne sont pas professionnels.



Il m’est arrivé d’assister à tes cours, tu donnes aux enfants des images de leur corps comme repère… Au lieu de dire « mets toi en dehors », tu dis  que tu veux voir telle partie du corps dans la glace…Ou encore, pour les pirouettes, tu les fais travailler avec un bâton entre les mains afin qu’ils comprennent la notion d’axe…Et ça marche…Comment te sont venues ces idées ?

Il est difficile de donner un cours trop « intellectuel » à de jeunes enfants et ce, jusqu’à dix, onze ans. Ils ont parfois du mal à comprendre des termes trop abstraits. Sans tomber dans la niaiserie, on peut leur donner des images qui ont un rapport avec le physique. Par exemple, on peut « ramener » son pied en imaginant qu’on fait un sillon dans le sol ou le sable pour sentir les forces en présence et celles qui s’opposent. Il faut que l’enfant puisse sentir cela. Où alors, si on appuie sur les mains, c’est le dos qui se met en place sans se contracter.


Justement, cette notion de contracture est très importante puisque tu rattrapes souvent des enfants formés ailleurs et qui sont complètement contractés au point de s’étouffer le haut du corps…

Dans ce cas, quand ils sont complètement coincés, je leur fait faire quelque chose d’assez difficile, d’ailleurs, je les fait danser en chantant, en fredonnant. Cela leur permet de respirer parce qu’ils sont tellement obsédés par le fait qu’il faut arriver à tourner ou à sauter qu’ils finissent par ne plus respirer du tout. Ils sont complètement en apnée pendant tout un exercice. Chanter les libère. C’est un ancien professeur, Nora Kiss qui travaillait comme cela. J’ai également beaucoup appris d’Yves Casati, fabuleux  pédagogue, qui a beaucoup cherché et qui m’inspire.

J’ai d’ailleurs constaté que je dansais bien mieux quand je donnais un cours et qu’il fallait parler, compter, ne plus trop penser à ce qu’il fallait faire, juste respirer et prendre du plaisir.


Dans tes cours collectifs, tu as des élèves amateurs qui profitent de ta technique d’enseignement mais également ceux qui suivent un cursus professionnel puisque tu les fais travailler en cours de scolarité…Comment se passe un cours particulier avec toi ?

Ce n’est surtout pas un cours lambda. Il est adapté à chaque élève. Je vois l’enfant une fois par semaine. Les autres jours, il a travaillé avec un autre professeur. Je leur demande de noter ce qui n’a pas été dans la semaine. On commence par ça, on voit pourquoi ça n’a pas marché et ce qu’il faut faire pour y remédier. J’essaie de partir sur le problème principal de l’élève. Ses difficultés peuvent venir d’un problème de pied ou d’en dehors…Mes cours particuliers ne sont pas des cours « bateau » avec pliés, dégagés et basta ! On fera pliés et dégagés mais axés sur la difficulté du moment ou la progression qu’on veut atteindre. Par exemple, près d’un examen, on va intensifier le rythme, ou alors pour quelqu’un qui manque de puissance, je le ferai travailler en vélocité, en rapidité, surtout pas en force. De toute façon, un cours n’est jamais identique d’une fois sur l’autre.


Là, on aborde la partie de ton enseignement réservée aux élèves qui se préparent à une carrière professionnelle…Souvent, tu les vois arriver très jeunes. Quels sont les critères indispensables, les défauts rédhibitoires et ceux qui ne le sont pas ?

Ce qui serait le mieux, ce serait un enfant complètement en dehors, avec un bassin ouvert, des beaux pieds, des jambes extrêmement tendues, un corps bien proportionné avec un grand cou, des bras élégants,  et une souplesse des ligaments, notamment au niveau des ischion jambiers. Cà, c’est le schéma idéal. Mais il faut, et c’est essentiel, la volonté .J’ai déjà vu beaucoup d’enfants qui avaient tout cela mais ni volonté, ni désir de faire. Il faut aussi une intelligence du mouvement, une compréhension naturelle. Beaucoup d’enfants peuvent avoir des facilités et n’ont pas de compréhension du mouvement, ils ne l’intègrent pas physiquement.

S’agissant du pied, on peut le travailler. Quelqu’un qui n’a pas de cou de pied pourra l’améliorer mais ce ne sera jamais un pied très forcé, très cambré. Toutefois, oui, on peut le travailler.


L’en dehors se travaille, à moins d’être complètement fermé et d’avoir un problème de bassin. Mais il le faut le travailler de manière intelligente, en faisant attention à ses pieds. En effet, si on travaille trop l’en dehors en  poussant ses pieds complètement à l’extérieur, sans chercher là où ça doit se passer, hé bien ce sont les genoux qui prennent ! C’est pour cela que de nombreux danseurs souffrent des genoux au cours de leur carrière.

La souplesse, l’élongation des jambes, tout cela se travaille aussi. Idem pour le dos. En fait, il ne faut pas avoir d’articulations complètement coincées. Même avec de la volonté, un enfant très raide aura des difficultés à travailler ses élongations et son en dehors parce que c’est quand même la base essentielle pour devenir professionnel. Il faut des jambes très souples qui montent. Mais il faut aussi de l’énergie parce qu’on peut être très laxe et n’en n’avoir aucune ! C’est le revers de la médaille de la grande souplesse, on n’a pas forcément les muscles nécessaires pour sauter, par exemple. On le voit chez les garçons pour qui il faut un minimum de puissance. Certains  enfants ne prendront pas de muscles.


Et puis, on les voit à neuf ans, il faut voir aussi ce qu’ils deviendront vers quatorze ou quinze ans. Il est très difficile de se projeter dans l’avenir…Beaucoup d’enfants qui ont travaillé très jeunes, très intensément, dont les parents étaient derrière à les pousser, peuvent être dégoûtés de la danse à l’adolescence. Ils ont été en permanence, traînés d’un cours à un autre et ils n’ont pas eu d’enfance normale.


Venons en à ta relation avec les parents. Les enfants te sont confiés très jeunes par des parents désireux de leur permettre d’embrasser une carrière. Comment distinguer la volonté réelle de l’enfant de celle des parents ?

J’essaye de ne pas cacher aux parents les difficultés de l’enfant. C’est la première honnêteté à avoir. Je leur fais comprendre que ce sera dur et que si l’enfant persiste dans son désir d’intégrer une école professionnelle, il devra apprendre à travailler tout seul et c’est difficile. Et puis, je leur demande de ne pas s’immiscer dans le désir d’aller plus loin.

Je fais donc le point sur les difficultés, tant physiques que mentales, à savoir manque de volonté ou encore incompréhension de ce qui est demandé…J’essaye aussi de parler avec les enfants, en dehors des parents. C’est pour cela que j’aime bien les avoir seuls en cours, les parents viennent de temps en temps ou alors à la fin du cours. Il est important qu’il y ait une relation personnelle entre l’enfant et moi, qu’ils me parlent de leur désir, de leur volonté d’aller plus loin et des difficultés qu’ils peuvent avoir. Après, je peux  discuter avec les parents de manière plus ouverte.



Tu connais bien l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, le Conservatoire Régional de Boulogne  et le CNSM. Quels conseils de « survie » peux tu donner à un enfant, et à sa famille, qui veut intégrer une de ces structures ?

Les stages de l’Opéra – de 6 mois, pour les plus jeunes, à 1 an pour les plus âgés – sont vraiment bien parce qu’ils permettent de tester. Certains enfants comprennent vite que cela ne leur convient pas et s’en vont d’eux même.

Une fois qu’ils sont élèves et donc intégrés à l’Ecole, je conseille vivement aux parents, dans la mesure où cela est possible, de ne pas les laisser internes plus d’un an. Une famille d’accueil est préférable. C’est primordial pour sortir du milieu très fermé de l’Ecole. Il faut préserver une vie de famille. Il ne faut pas oublier qu’on demande énormément aux enfants, à tous les niveaux, que ce soit en scolarité ou en danse. Chaque enfant qui rentre à l’Opéra doit se dire : « il faut que je sois le premier »…et non pas le deuxième ou le troisième. La compétition est très sévère, c’est vraiment difficile…L’enfant doit comprendre très vite qu’il doit se prendre en charge tout seul.


Les Conservatoires à Rayonnement Régional (CRR) ont une ambiance plus familiales et les professeurs y font un excellent travail. Les enfants ne sont pas en permanence dans le milieu, il n’y a pas de pension, ils ont un collège ou un lycée à part. Le Conservatoire étant plus petit, il y a une approche différente et les professeurs sont proches des élèves.

Le CNSM, c’est encore autre chose. Les enfants y rentrent plus âgés, à partir de quatorze ans. Il y a une grande ouverture à la danse et surtout, une plongée totale dans le milieu artistique puisque les danseurs côtoient les musiciens, plus âgés d’ailleurs, puisqu’ils ont fini leur cursus dans les CRR. Cela crée une vraie émulation. Il y a deux sections, l’une de contemporain, l’autre de classique, ce qui permet un travail de créativité très important. Les professeurs sont excellents, certains enseignent d’ailleurs aussi l’Opéra. Ces dernières années, le contemporain était mis en avant mais on assiste à un retour en force du classique et d’excellents éléments ont été récupérés. On le voit dans le Junior Ballet qui est la compagnie « maison » qu’on intègre sur audition, à la fin des quatre ans qui composent le cursus du CNSM. Cela permet aux jeunes de travailler avec des chorégraphes, d’aller en tournée, de vivre la vie d’une compagnie. D’ailleurs, il arrive que des danseurs de l’Opéra montent des chorégraphies pour le Junior Ballet. Cette formation est excellente pour la préparation aux auditions d’entrée dans les grandes compagnies. Et de se rendre compte que la danse, ce n’est pas facile !

De toute façon, on n’insistera jamais assez sur le fait que le travail scolaire est aussi important que la danse. Les carrières sont courtes, il faut penser très tôt à la reconversion.

Merci à Jeanne Marie DEPLAT pour sa franchise et ses conseils avisés!













Par Valérie Rocheron - Publié dans : Professeurs
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Samedi 6 février 6 06 /02 /Fév 21:26
Bientôt, Dans mon sac de danse vous emmènera de l'autre côté de la barrière, à la rencontre de l'un de ces professeurs qui détectent et forment les enfants. Quels sont les critères physiques et morphologiques indispensables? Peut-on remédier à certains défauts? Comment préparer un enfant de huit ou neuf ans aux écoles professionnelles? Et comment gérer les relations parent/enfant, parfois très fusionnelles? Un enseignement spécifique, une pédagogie adaptée, diffusée par quelques uns dont les noms circulent dans les vestiaires, c'est ce que je vous proposerai de découvrir prochainement.
Par Valérie Rocheron
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Vendredi 29 janvier 5 29 /01 /Jan 11:32
CYRIL-Photo-blog-1.jpgDepuis Décembre 2007, Cyril Mitilian est coryphée dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris, compagnie qu’il a intégrée au mois de Septembre 2001. Amateur de thé et d’histoire, ce jeune homme courtois, au sourire éclatant, est passionné par son métier : « L’amour de la danse, je ne l’ai pas eu grâce à l’Opéra, je l’avais avant et je l’ai gardé ». Doté d’une vraie gentillesse, Cyril n’en possède pas moins les qualités d’exigence et d’endurance indispensables à son art. Rencontre avec un artiste déterminé.


C’est vrai que vous avez débuté par le patinage ?

Oui, j’ai commencé le patinage vers mes cinq ans…J’en faisais de manière assez intensive, c’était presque du sport études. J’avais également d’autres activités, je faisais de la  musique, du cheval…Cela m’a permis de partir en compétition un peu partout en France, de faire des stages en Suisse, je devais participer au championnat de France de patinage artistique en 1993…J’avais entre cinq et neuf ans et j’obtenais toujours de bonnes notes en artistique.

Vers l’âge de neuf ans, j’ai assisté au spectacle de l’Ecole de Danse où était ma sœur et j’ai demandé à ma mère de m’y inscrire. Il faut dire que je dansais déjà beaucoup à la maison dans les fêtes de famille ou lors des repas de Noël
.


Vous dansiez comme ça, spontanément ?

Oui, j’aimais bien créer, ce n’était pas  réfléchi, c’était en moi. Donc, ma mère m’a inscrit à l’Ecole de Geneviève Volle-Ravel, à Valence. D’ailleurs, j’y  retourne chaque année, en Janvier, animer un stage en tant que professeur.


Vous avez neuf ans, comment se passent vos débuts ?

Je me rappelle très bien du premier jour. J’ai posé la main sur la barre et ça m’a semblé naturel. J’étais à ma place. Ensuite, j’ai découvert ce qu’était le travail !

J’ai passé un an dans cette école et lors d’un stage, Claudette Scouarnec et Jean-Pierre Toma, tous deux danseurs à l’Opéra, m’ont remarqué et ont conseillé à mes parents de me présenter à l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Ma mère m’a demandé si je voulais tenter cette expérience et je lui ai répondu du haut de mes neuf ans que si je devais être pris, autant que ce soit cette année ! J’étais complètement inconscient ! Je me disais que ça devait être assez prestigieux – c’était à Paris – mais je n’avais aucune idée du niveau ou de quoi que ce soit…

J’ai passé l’audition le 21 Janvier 1993, il y en avait deux, en fait. La première sur le physique et la deuxième sur les aptitudes à la danse. Je me rappelle bien tout ce qu’on nous a fait faire, marcher en rythme, la souplesse…On était cinq cent candidats, ma mère était persuadée que je ne serais pas pris mais je suis revenu à l’issue du premier jour avec mon papier ! Le lendemain, j’ai réussi la deuxième audition.

Il y avait donc cinq cent candidats pour le petit stage de six mois, seuls quinze filles et sept garçons ont été pris. Nous avons commencé le 21 Février.

Là, c’était le gros changement, j’étais interne, on ne sortait pas de l’Ecole de Danse. On avait des cours scolaires de trois quarts d’heure avec cinq minutes de pause, juste pour sortir les cahiers du cours suivant.

J’ai donc fini mon CM1 à Nanterre. Le premier jour, la maîtresse a demandé aux élèves de CM2 – qui eux, étaient là depuis un an – de dire un petit mot sur l’Ecole. Et là, une camarade a dit «  A l’école de Danse, les murs ont des oreilles » ! Il fallait donc faire attention à notre langage et à nos propos…

On nous a appris les règles de respect de base – on se levait pour les professeurs du scolaire et on faisait la révérence ou le salut pour les professeurs de danse -. A l’époque, la Directrice était Claude Bessy.


Qui était votre professeur en 6e division ?

Madame Nicole Cavallin, épouse de Gilbert Mayer.


Vous êtes alors très jeune, loin de chez vous et vous vous retrouvez du jour au lendemain dans une ambiance très particulière, avec en plus la réputation de grande exigence de Claude Bessy…Comment vit-on cela ?

Je me suis vite adapté, ça allait, mais je n’étais pas conscient des réalités. Ensuite, j’ai compris comment tout cela fonctionnait. Je n’ai pas souffert d’être interne, d’être loin de mes parents. Mon père admirait ce qui était un peu exceptionnel, c’est d’ailleurs un trait de ma famille, on aide les enfants à se dépasser. Mon grand-père a aidé mon père à faire ses études à Paris, ce qui n’était pas évident puisque mes grands parents étaient des immigrés arméniens. Ils ont eu des débuts difficiles, mais mon père a pu faire Normale Sup. Il y a une volonté d’ascension, de pousser plus haut. Mes parents nous ont toujours motivés, y compris pour le patinage ou la musique.


C’est important, le rôle des parents ?

Oui. Ils ne m’ont pas du tout freiné. Certains parents préfèrent garder leurs enfants chez eux. S’ils l’avaient fait, ça aurait été une erreur, j’aurais perdu une année…et comme nos carrières sont très courtes, il faut aller vite.

Il faut grandir vite, il faut comprendre vite que le travail et la rigueur vont nous accompagner toute notre vie. Cela, on le comprend assez rapidement effectivement. Et puis on est là parce qu’on aime la danse et qu’on a envie d’apprendre. Parfois, c’est contraignant d’être toujours dur avec soi-même et de respecter les règles de l’internat. J’ai un caractère assez fort et j’avais toujours quelques problèmes de discipline…A neuf ans et demi, c’était mignon, à l’adolescence, c’était de l’insolence !

Sinon, j’ai bien géré l’internat, j’étais content de prendre le TGV, d’aller à Paris…Les passagers étaient étonnés de me voir faire mes devoirs tout seul dans le train



Vous avez réussi à vous maintenir bon élève ?

Mes parents sont enseignants, pour eux, la scolarité était aussi importante que la danse et il était hors de question qu’un de leurs enfants n’ait pas le bac. J’ai donc passé et obtenu mon bac.


Vous arrivez dans une école professionnelle, quelles étaient vos qualités physiques et quels défauts avez-vous dû travailler ?

Pour ce qui est des qualités…Je me souviens que Claude Bessy avait dit à mon professeur que j’avais des jambes qui se prêtaient bien à la Danse… Nous sommes dans un métier artistique et l’aspect physique compte énormément…J’avais des proportions qui convenaient. J’étais assez souple des jambes et des hanches, j’avais une bonne cambrure de pied, ce qui affine la jambe…En revanche, j’avais du mal pour tout ce qui était équilibre et pirouette et même aujourd’hui, ce n’est pas ce que je préfère…En seconde division, j’ai eu Gilbert Mayer comme professeur, il était très bon, très strict et exigeant. Il nous faisait faire beaucoup de séries, ça peut sembler rébarbatif mais c’est indispensable, la répétition est très importante dans notre travail. Et c’est dans sa classe que j’ai commencé à sauter beaucoup plus haut


Les études se passent et arrive la première division qui est l’antichambre du grand saut dans la vie professionnelle…Comment se vit cette dernière année, avec la date du concours d’entrée dans le Ballet qui approche ?

J’ai fait deux fois la première division et j’ai vécu deux fois le concours ! En fait, je suis rentré à l’Ecole de Danse avec deux ans d’avance…En seconde division, j’avais quatorze ans et demi, c’était trop tôt pour aborder l’adage et j’ai redoublé…D’ailleurs, mes parents le savaient avant moi ! Finalement, ce fut une bonne chose, j’ai passé deux ans avec Gilbert Mayer et j’en ai profité pour renforcer mes jambes et la musculature…

Je monte ensuite en première division avec Jacques Namont, je passe mon premier concours et là, je présente une variation où il y avait beaucoup de…pirouettes ! C’était à dix heures du matin, à Garnier…Je suis très « traqueur » et je déteste les concours car ça n’a rien à voir avec le plaisir de la danse. C’est vraiment une mise à l’épreuve…Il faut montrer qu’on a assez de force en soi pour cacher que, physiquement, on perd ses moyens. On essaie de se dire que c’est comme un spectacle, mais ce n’est pas du tout comme un spectacle. Pas d’applaudissement, pas de public, il n’y a que le jury, c’est une ambiance très froide.

La première fois, j’ai bien raté mes pirouettes dans cette variation – c’était une variation de Sylvia – et je savais en sortant que ce n’était pas bon. J’ai donc refait une année avec Jacques Namont  et j’avais Mathieu Ganio comme camarade. On a passé une bonne année, on n’était que cinq, il y avait une bonne ambiance. Je faisais les premiers rôles dans les spectacles de l’Ecole – Yondering et Coppélia -…

Le concours arrive, cette fois il fallait présenter la variation d’Aubert du Grand Pas Classique. Mathieu et moi avons été pris. C’était le 03 Juillet 2001.


Vous avez dû passer de bonnes vacances !

C’étaient les plus belles vacances, parce que la même année, j’ai eu le bac. J’étais très fatigué mais très content de l’avoir eu car, plus tard, je pourrai reprendre des études. Et en plus, j’ai été invité, avec Julien Cozette, à faire un stage de danse à Miami ! C’était un été de rêve, j’avais tout eu.


Septembre arrive, vous êtes stagiaire dans le corps de ballet…Au début, on ne danse pas forcément

J’ai beaucoup dansé pendant ma première année. Il y a d’abord eu Notre Dame de Paris, avec les adieux d’Isabelle Guérin – j’étais content d’y participer parce qu’à l’Ecole de Danse, j’avais fait un négrillon dans La Bayadère et elle dansait Nikiya, elle était vraiment magnifique -…

J’étais très impressionné parce que quand on rentre dans le corps de ballet, on prend le cours tous ensemble, toutes classes confondues, des stagiaires aux étoiles, il y avait donc Isabelle Guérin et parfois Monique Loudières



Quand on rentre dans l’une des plus grandes compagnies du monde,  dans quel état d’esprit est-on ? Vit on au jour le jour ou bien, se fixe t-on tout de suite un but bien précis ?

Je connaissais déjà du monde puisqu’il y avait d’anciens élèves de l’Ecole…Il y a une période de flottement, on est engagé, on a ses premiers salaires, on sort du rythme très minuté de l’Ecole de Danse, où l’on sait toujours ce qu’on va faire…Là, les plannings changent, on peut être en repos le Mardi, travailler le Dimanche, on n’a pas toujours le même temps de répétition…Certains ne travaillent plus trop. Mathieu (Ganio) et moi on ne voulait pas se relâcher…Je m’imposais d’être régulier aux cours, je travaillais en me disant que ça paierait un jour.



Vous êtes coryphée depuis Décembre 2007, vous avez donc connu les deux faces du concours, l’échec et le succès…Comment gère t’on la pression ?

Officiellement, le concours est facultatif mais si on veut monter et donc, danser plus, il faut le passer…Si on ne le passe pas alors qu’on est en âge de le faire, ce n’est pas bon pour la carrière…Donc, on a vraiment intérêt à le passer, sauf excuse valable…Pour moi, la question ne s’est jamais posée, je le passe.

Pour mon premier concours, il y avait cinq postes et j’étais sixième. C’était encourageant, j’étais tout jeune et très content d’être dans le classement, de faire « partie de la feuille ». Ensuite, il y a eu beaucoup de concours où je ne faisais pas  partie de la feuille !


Qu’est ce qui s’est passé ?

J’ai eu un problème de genou. C’est apparu un an et demi après mon entrée dans le corps de ballet. On était au Japon, sur La Bayadère et j’ai commencé à avoir mal au genou, ça ressemblait à une tendinite. J’essayais des traitements mais ça ne passait pas et j’ai commencé à conditionner ma vie autour de ce problème. C'est-à-dire que je ne sortais pas beaucoup, j’évitais de marcher dès que je n’étais pas à l’Opéra, j’avais un régime alimentaire strict, sans aliment acide, j’étais prêt à tout essayer pour guérir. J’allais chez le kiné à huit heures du matin pour ensuite enchaîner le cours et les répétitions, je dormais beaucoup pour récupérer, sinon les douleurs augmentaient. Je me suis imposé ce mode de vie pendant des années, presque six ans.


L’année dernière, vous avez été finalement opéré de ce fameux genou, ce qui vous a laissé quatre mois à l’écart de la compagnie…Comment vit-on cette épreuve ? Et comment avez-vous récupéré ?

C’était devenu infernal, le corps ne suivait plus. Je n’osais pas postuler pour des emplois plus intéressants puisque je savais que je n’aurais pas assuré. Ca me minait mais j’ai tenu bon. L’an passé, j’avais vingt-cinq ans, j’ai encore eu une montée de douleurs et là, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Si je devais me faire opérer, c’était là, maintenant, pour pouvoir récupérer rapidement.

J’ai donc consulté à Saint-Cloud, dans un centre qui s’occupe de sportifs de haut niveau et on a diagnostiqué qu’un os grattait mon tendon dès que je pliais le genou, d’où les douleurs permanentes. J’ai longuement réfléchi et j’en ai parlé à Brigitte Lefèvre qui m’a encouragé. J’ai été arrêté du 24 Novembre jusqu’à fin Mars.

Le premier mois, je n’ai rien fait. Fin Décembre, j’ai commencé la rééducation à Saint-Cloud, 3 heures par jour, tous les jours. Et dès que j’ai pu marcher sans béquilles, j’en ai profité pour avoir quelques loisirs, aller au cinéma, voir une expo, profiter d’une soirée avec des amis, tout ce que je n’avais pas pu faire auparavant.

Je n’avais jamais eu une coupure aussi longue depuis mes neuf ans et demi et j’étais soulagé d’avoir réglé ce problème qui me minait. J’ai regretté de ne pas l’avoir fait plus tôt. J’ai suivi ma rééducation très scrupuleusement parce que je voulais enfin montrer ce que je pouvais faire, comment je pouvais vraiment danser.

J’ai d’abord repris à mi-temps, c'est-à-dire uniquement les cours. J’étais resté quatre mois sans danser, il fallait réhabituer le corps et le remuscler, j’avais perdu 4 à 5 centimètres de cuisse mais le corps a une mémoire et j’ai récupéré assez vite.

A la fin du mois d’Avril, Claudette Scouarnec m’a proposé de danser le rôle principal de Casse-Noisette qu’elle remontait avec le Conservatoire de Boulogne-Billancourt à la fin du mois de Mai. J’étais encore arrêté, j’ai un peu hésité mais je me suis dit que ce serait un défi et j’ai accepté.


C’est justement ce Casse-Noisette qui vous a permis de danser en vedette et là, on vous découvre très bon partenaire, avec une belle danse servie par une impression de facilité assez déconcertante puisque vous releviez de blessure, et de la présence…Puis, à l’Opéra, vous avez été distribué sur le pas de quatre de Rubis…Comment vous sentez vous après ces deux prestations réussies ?

Je ne gère pas les distributions mais je veux me donner les moyens des objectifs que je me suis fixé.  Je travaille pour moi, j’ai des capacités et à présent, la maturité. Alors ce qui se présentera, ce qu’on me donnera, ce sera forcément une bonne surprise puisque je ne m’y attends pas.

Bien sûr, j’ai des envies, des espoirs et parfois, quand  je me trouve bien fondé à demander telle ou telle chose, je le fais. La réponse n’est pas toujours positive mais je pense que pour demander, il faut en avoir les moyens, donc je travaille. Ce n’est déjà pas dans ma  nature de solliciter, mais si en plus je le faisais en sachant pertinemment que je n’ai pas assez travaillé, alors là, non.


Il y a des danseurs qui se sentent très bien dans le corps de ballet. Vous, vous aspirez visiblement à autre chose. Qu’est ce qui se passerait si vous deviez rester dans le corps de ballet ?

J’ai actuellement pour objectif de monter sujet. Je pense que je n’ai pas assez dansé de pas de trois ou de quatre, des choses où on est quand même mis en avant…Je n’en n’ai pas assez « mangé » pour me sentir prêt à interpréter des rôles de soliste…Par contre, les rôles de sujet, il faut que je les travaille maintenant.


Vous avez prononcé les mots « mis en avant »…C’est ça qui pousse un danseur à tenir ?

C’est vrai que faire des choses intéressantes, ça motive. Travailler en cours est indispensable, mais rien ne remplace l’expérience de la scène. C’est là où l’on doit être.


On ressent quoi, sur scène ?

On peut ressentir des choses complètement différentes . Par exemple, dans Rubis, c’est très tonique, très énergique, on peut prendre un peu de liberté, plus que dans un ballet purement classique dans ce genre de ballet, il faut sourire, avoir la pêche.. J’ai aussi adoré danser Artifac Suite de W. Forsythe .
Photo de Sébastien MATHE
img077--Medium-.jpgEn revanche, quand on danse, par exemple, la variation de Frollo (Notre  Dame de Paris, Roland Petit) que j’ai interprétée lors du dernier concours, on a affaire à un personnage beaucoup plus complexe, plus sombre. Si on sourit, ça doit être sarcastique ou hautain, rien à voir avec Rubis. J’ai beaucoup aimé danser Frollo parce que c’est quelqu’un de mauvais à l’intérieur, mais qui se contrôle et rien ne doit se voir. En concours, il y a une grande froideur quand on rentre sur scène – c’est normal, on vient pour être jugé - et je me suis servi de cette ambiance. J’ai pris la salle de Garnier pour Notre Dame et le public, pour les fidèles sermonnés par Frollo. Tout cela m’a aidé à rentrer dans le personnage…


Quand arrive la période de Noël où il faut faire la même chose tous les soirs, pendant trois semaines d’affilées, n’y a-t-il pas un moment où la routine s’installe, où çà devient un peu mécanique ?

Cette année, j’étais sur les Ballets Russes mais j’ai fait la série des Casse-Noisette, il y a deux ans. Je venais de monter coryphée, j’avais le concours dans les jambes et j’ai fait plus d’une vingtaine de Casse-Noisette…Je faisais les patineurs, les chevaux-jupon, le cauchemar, la danse russe, j’enchaînais avec la valse et la coda de la valse. J’avais très mal aux mollets et pour le concours, je m’entraînais le matin sur la variation de Siegfrid (Lac des Cygnes), c’est une variation lente qui demande pas mal de contrôle et il ne faut surtout pas montrer qu’on a des déséquilibres, tout est dans la retenue et les descentes de pied…En sortant de spectacle, il m’est arrivé de boiter tellement j’avais mal. Parfois, on lutte juste pour tenir debout, on se raccroche à la musique… Dès que je le pouvais, je fonçais chez un médecin faire de la mésothérapie. Il y avait très, très peu de repos, j’avais mal mais bon, il fallait que je le fasse.


Tout à l’heure, vous disiez que la carrière était courte. Vous avez eu la précaution de passer votre bac pour vous ménager une porte de sortie…Vous pensez déjà à la reconversion ?

Oui, je sais qu’elle va arriver vite. Mais je profite aussi de la  chance d’être salarié très jeune…A l’Opéra, on a la formation du DE (Diplôme d’Etat) qui permet d’enseigner…


Vous faites déjà des stages, vous aimez enseigner ?

J’aime ça mais ponctuellement. Animer un stage n’a rien à voir avec le suivi d’élèves pendant un an, surtout quand il y a des objectifs à la fin…Cela étant, j’aime enseigner, j’aime transmettre…En stage, il y a des amateurs qui n’ont pas forcément le physique ou les qualités requises mais qui sont là par passion et ça m’intéresse. Alors je fais des recherches d’exercices, je regarde des vidéos de l’Ecole de Danse, je m’inspire de professeurs comme Christiane Vaussard, j’ai eu la chance, je dis bien la chance de l’avoir comme professeur…

En fait, j’aimerais beaucoup reprendre des études…D’abord, passer le CA (Certificat d’Aptitude) mais il faut des horaires aménagés pour cela…Je le passerai sûrement mais pas avant une dizaine d’années.

Sinon, il y a quelque chose de nouveau qui m’intéresse beaucoup, c’est un partenariat entre l’Opéra et Sciences-Po Paris.  Sébastien Bertaud le suit, d’ailleurs. Il y a des cours d’économie – mon père enseigne cette matière-, d’anglais, de culture générale…S’il y a une nouvelle session, je me porterai candidat dans trois, quatre ans…


Quels sont vos projets immédiats ? La Dame aux Camélias ?

Oui, c’est la quatrième fois qu’on le reprend et j’ai eu la chance d’y participer à chaque fois. Cette année, je suis dans le bal rouge et j’ai un costume médiéval ! Je ferai aussi la campagne, en alternance et le bal de la fin. Et je pars au Japon pour la tournée, on dansera Giselle et Cendrillon…Là aussi, j’ai eu la chance de toujours participer aux tournées et j’adore ! On est reçu dans des conditions très agréables et puis c’est bien de voyager, d’aller aussi loin…


Quelle image a l’Opéra de Paris  à l’étranger ?

Très prestigieuse. En France, il y a peu de monde à la sortie des artistes, mais à l’étranger, les gens savent très bien qu’on ne reviendra pas tout de suite…On est magnifiquement reçu, ça m’étonne toujours…Les gens sont chaleureux…Et puis, qu’est ce qu’on connaît de l’Opéra de Paris à l’étranger, hé bien c’est le Ballet.



Mille mercis à Cyril Mitilian pour sa disponibilité et sa spontanéité. Un petit coup d'oeil sur son sac de danse, très rempli!

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Par Valérie Rocheron - Publié dans : Danseurs professionnels
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Samedi 23 janvier 6 23 /01 /Jan 20:19
Mardi 26 Janvier prochain, j'aurais le plaisir de rencontrer Cyril Mitilian, choryphée du Ballet de l'Opéra de Paris...

Si vous voulez découvrir son parcours, son travail, la façon dont il aborde sa carrière et son art dans l'une des meilleurs compagnies du monde, rendez-vous la semaine prochaine!
Par Valérie Rocheron
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Mercredi 20 janvier 3 20 /01 /Jan 20:47

CIMG1001A trente et un ans, Marie-Lys Navarro a déjà une longue carrière au sein de la troupe du Ballet de Bordeaux, compagnie d’une quarantaine de danseurs dirigée par Charles Jude. Membre du corps de ballet, elle est régulièrement distribuée dans des rôles qui mettent en valeur ses longues jambes graciles et son style très soigné. La Danseuse des Rues, le Pas de Trois du Lac des Cygnes, la Reine des Dryades, Myrtha ou la Fée des Lilas, autant de personnages dans lesquels elle a su se couler avec une facilité déconcertante puisqu’elle fait partie de ces artistes capables « d’assurer » avec un minimum de répétitions.

 

 

Je me souviens de la première fois où je t’ai vue, c’était chez Jennifer Goubé où tu suivais le cursus Danse-Etudes ….Tu étais très jeune et tu voulais déjà être professionnelle. Quel a été ton parcours ?

 

J’ai commencé à dix ans et un mois après, j’ai dit à ma mère que je voulais devenir danseuse. J’ai débuté dans une petite école de quartier, un peu par hasard ! Ma mère était facteur et sur sa tournée, elle a rencontré une dame qui était professeur de danse. Elle allait ouvrir une école et ma mère nous a inscrite, ma soeur et moi.

 

Tu avais déjà vu des spectacles auparavant ?

 

Non, je ne crois pas…Peut-être à la télé et encore…J’étais plutôt garçon manqué, je faisais des sports de garçons. Je voulais faire du foot, ma mère a refusé, elle souhaitait que je fasse un « sport de filles » ! Donc, c’était la danse…Ca m’a plu tout de suite et j’étais assez douée.

 

Tout cela se passe à Tarbes, dont tu es originaire…

 

Oui, je suis restée quelque temps dans cette école. J’ai passé le concours d’entrée à l’Ecole de Danse de  l’Opéra de Paris. Je n’ai pas été prise parce que je n’étais pas assez souple. Mon professeur connaissait quelqu’un qui enseignait au Conservatoire de Tarbes, j’ai d’abord travaillé avec elle pendant un an pour rattraper l’équivalent de deux années de Conservatoire. Ensuite, pour la sixième, j’ai intégré le Conservatoire de Tarbes en horaires aménagés. C’était la première classe de ce genre qui s’ouvrait, on avait école le matin et danse l’après-midi…J’y suis restée cinq ans. Puis, j’ai tenté le CNSM de Paris, je n’ai pas été prise. En revanche, j’ai été acceptée  à l’Ecole de Roland Petit à Marseille. Entre temps, on m’a proposé de travailler à Paris avec Attilio Labis et de rentrer au Conservatoire de Paris. J’ai préféré cette option car j’avais déjà de la famille à Paris, j’étais logée…Je suis donc partie à Paris, j’avais seize ans.  J’étais en première, je dansais au CNR et parallèlement je suivais les cours d’Attilio Labis chez Goubé.

 

Un parcours pas facile donc, mais tu t’es toujours accrochée…et te voilà élève du grand Attilio Labis !

 

En  fait, je ne m’en rendais pas compte ! Je savais qu’il avait été danseur étoile et c’est tout. Heureusement, sinon j’aurais été terriblement impressionnée !

 

J’avais cours au CNR tous les jours et quand je ne finissais pas trop tard, j’allais prendre le cours avec lui chez Goubé. Le dimanche matin, il me donnait un cours particulier à l’Opéra Garnier.

 

Il croyait vraiment en toi…

 

Oui…Et je travaillais sept jours sur sept.

 

Et tes études ?

 

C’était la cata ! En seconde, j’étais bonne élève donc je suis rentrée en première scientifique et là…Il y avait le changement de vie, il fallait beaucoup travailler, je n’avais pas le temps…Plein de choses n’allaient pas, alors j’ai laissé un peu tomber. Je suis passée en Terminale mais je n’ai pas eu mon bac…Je l’ai eu l’année dernière !

 

Hé oui, il ne faut pas oublier que la carrière de danseuse est courte et qu’il faut songer à se reconvertir…Tu as eu ton diplôme du CNR ?

 

Non, je ne suis pas sortie diplômée parce que je suis partie un an avant…En fait, je n’y ai fait qu’une année car je pense que ce cursus ne me correspondait pas.

 

Pourquoi ?

 

Déjà, je n’avais pas l’esprit de compétition…Toute cette hargne entre ces filles qui sont prêtes à tout pour y arriver…J’étais une bonne élève, je suis passée dans la classe supérieure sans problèmes mais je n’y étais pas bien. En outre, à cette époque, on avait des cours un peu partout dans Paris parce que le CNR était en travaux, ce n’était pas pratique. Donc, l’année d’après j’ai arrêté le CNR pour ne faire que les cours d’Attilio. J’allais tous les jours chez Goubé, j’avais des cours particuliers le Samedi et le Dimanche. Et le Samedi, j’enchaînais le cours particulier avec le cours collectif. De temps en temps, j’allais aussi prendre des cours ailleurs, histoire de changer un peu d’air…

 

Finalement tu as un parcours assez atypique, pour une professionnelle…

 

Oui ! Parce que je n’ai aucun diplôme, sauf celui du Conservatoire de Tarbes ! Je n’ai pas de médailles, mais j’ai été formée sur le tas avec les bonnes personnes…

 

Que se passe t-il ensuite ?

 

La deuxième année se termine et je passe l’audition pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Cette année là, il y avait très peu de postes, je n’ai pas été engagée et beaucoup de filles de la première division de l’Ecole non plus.

 

Récapitulons, tu as dix-huit ans, tu t’es formée sur le tard, tu n’es passée par aucune grande école…Non seulement tu ne te décourages pas mais tu repars bille en tête…

 

Oui, je pars à Bordeaux où il y avait une audition. Il fallait des supplémentaires pour Giselle. Je la passe dans des conditions un peu catastrophiques parce que j’avais été opérée pour un problème d’ongles incarnés. L’un d’entre eux avait mal cicatrisé et je souffrais beaucoup. Mais j’ai été prise ! J’ai travaillé deux mois à Bordeaux et là, coup de bol ! Une fille tombe enceinte, je prends sa place…Dans le corps de ballet et en plus, devant ! J’étais contente, j’ai bien dansé. Le contrat se termine et on me propose alors de danser dans un opéra, c’était les Pêcheurs de perles. Je suis donc restée un peu plus longtemps, un mois ou deux.

 

Je retourne ensuite à Paris mais je reste en contact avec Bordeaux. Au mois de Mai, nouvelle audition, je la passe mais je ne suis pas prise. Il n’y avait que deux ou trois postes et j’étais quatrième. Je n’ai même pas été prise comme supplémentaire.

 

J’étais quand même très déçue, je suis repartie à Paris où j’ai passé une audition pour le Danish Ballet mais j’étais trop grande !

 

En Octobre, le Ballet de Bordeaux me rappelle, ils avaient besoin de moi comme supplémentaire pour faire Casse-Noisette. J’avais un contrat de deux ou trois mois mais j’ai assuré, j’ai même créé la Danse Arabe parce que la fille qui devait la faire avait le dos bloqué…

 

Tu as su saisir ta chance…

 

Oui…D’ailleurs, la fille qui devait me remplacer n’est pas revenue et on m’a proposé un contrat d’un an.

 

Un jour, Charles Jude est venu me voir et me demande si je suis au courant pour mon contrat. Je dis oui, j’ai un contrat de supplémentaire d’un an et c’est là qu’il me dit qu’il a réussi à débloquer un contrat permanent auprès de la Mairie et que je suis engagée. Je suis tombée des nues car je n’étais supplémentaire que depuis un  an et demi. Je n’y croyais vraiment pas, je m’étais préparée à partir, à passer d’autres auditions. Je suis restée à Bordeaux et j’y suis toujours !

 

Aujourd’hui, tu es dans le corps de ballet mais on te voit assez régulièrement dans des pas de trois ou des solo du répertoire…

 

Une fois, j’ai eu la chance de danser le rôle d’étoile dans Le Fils Prodigue, de Balanchine, avec Charles Jude. La danseuse étoile s’était blessée et je l’ai remplacée. Je n’étais pas très bien préparée mais ça s’est bien passé, c’était chouette !

 

Tu as un poste stable dans une compagnie de renom et d’excellent niveau…On a l’impression que, l’air de ne pas y toucher, en butinant ça et là, tu es arrivée à te faire ton trou et de manière plutôt satisfaisante…Quelles sont les qualités qui t’ont permis de saisir ta chance et de te maintenir ?

 

Le travail. J’ai toujours beaucoup travaillé, c’est très rare que je loupe un cours. En revanche, ce qui m’a freiné, c’est que je ne crois pas assez en moi et en mes capacités…Mais je bosse et dès qu’on me confie un rôle, je m’en sors assez bien…A présent, on me donne quelque chose, je répète moins que les autres car je ne suis pas de la première distributions  mais il faut que j’aille en scène. Par exemple, pour le Pas de trois du Lac, je n’ai pas eu de répétition en scène, en lumière, avec orchestre…

 

Comment gères tu  cela ? Il y a peu de danseuses capables de s’approprier un rôle au dernier moment et de le défendre sur scène avec brio…Que faut-il pour y arriver ?

 

Pour la première du Pas de trois, je n’étais vraiment pas à l’aise ! Je découvrais tout, les lumières, la scène, les  gens autour de moi, tout ! J’espère que ça ne s’est pas trop vu ! En fait, je me dis que j’ai la chance de danser ça, qu’il y en a plein d’autres qui ne peuvent pas alors autant en profiter. Je travaille depuis des années, je tiens encore debout et il y a des choses plus graves que de louper une variation alors quand je suis sur scène, j’en profite !

 

Quand on te voit, quand on t’entend parler de ton métier, on ressent un grand plaisir…Au bout de treize ans de carrière, qu’est ce  qui est encore là et qu’est ce qui s’est émoussé ?

 

Le plaisir d’aller en scène est toujours là. C’est vrai qu’il y a des jours où on va à la mine, où on n’a pas envie…Mais une fois qu’on est en scène…Il y a les projecteurs sur nous, les applaudissements…C’est génial. C’est un don de soi. C’est ça qui reste.

 

Ce qui est dur, c’est de se lever tous les matins et de se retrouver à la barre quand on a mal partout et qu’il faut quand même forcer. C’est épuisant, il y a des fois où on n’a plus envie de tout ça. Ca vient petit à petit et je pense que le jour où ça sera plus fort que le reste, j’arrêterai.

 

Quels sont tes qualités et tes défauts de danseuse ?

 

J’ai un super cou de pied ! J’ai de grandes jambes et de belles lignes. Mon travail est assez propre, je ne suis pas tellement en dehors mais je travaille proprement. Je saute bien, je ne tourne pas trop mal, je suis assez polyvalente.

 

Après, il y a des choses que je ne sais pas faire ! Par exemple, l’entrechat six, c’est une catastrophe ! Surtout, je n’ai pas assez confiance en moi, même si cela va mieux avec la maturité. Mais c’est vraiment ce qui me mine le plus.

 

Quels sont les rôles que tu aimerais danser ?

 

Odette-Odile !

 

Tu as déjà fais les trente-deux fouettés sur scène ?

 

J’ai eu à les faire mais je ne suis pas allée jusqu’à trente-deux ! J’étais jeune, j’ai dû en faire vingt-huit ! C’était le pas de deux de Don Quichotte. J’aimerais bien interpréter Kitri. J’ai vraiment adoré danser la Fille des Rues.

 

Tu comptes danser encore combien d’années ?

 

Je ne sais pas…Pas dix ans, à moins que le corps ne tienne…Et puis j’ai envie d’avoir des enfants…J’arrêterai le jour où je ne ferai plus que du corps de ballet…Pour l’instant, je danse pas mal comme demi soliste mais un jour, je n’aurai plus la capacité de faire ce que je fais à présent. Comme je ne suis pas soliste, je retournerai dans le corps de ballet et je n’ai pas envie d’être frustrée et de le faire sans plaisir.

 

C’est si frustrant que ça, de ne faire que du corps de ballet ?

 

Il y en a à qui ça convient très bien, mais moi, je serais frustrée de ne faire que ça. Je pense que je peux faire autre chose, quelque chose de mieux.

 

Tu disais tout à l’heure que tu n’as pu passer ton bac que l’année dernière… Tu es inscrite à l’université, as-tu des projets de reconversion ?

 

Je suis en première année de licence de lettres modernes, j’ai d’ailleurs des partiels la semaine prochaine ! Plus tard, j’ai envie de m’occuper de l’administration de spectacles et il existe un Master de management culturel mais il faut au moins Bac plus trois pour le faire. Mais il y a la validation des acquis…Mon expérience professionnelle me permettra peut-être d’y entrer directement. Et j’aime la littérature…

 

S’il y avait des choses à refaire ou à éviter, quelles seraient-elles ?

 

A refaire…Je retournerais à Paris, je commencerais ma formation plus tôt car j’ai passé beaucoup de temps à rattraper mon retard…Peut-être aussi que je partirais de Bordeaux, essayer d’autres compagnies ailleurs…Mais si je suis restée, c’est que j’y suis bien ! J’ai la possibilité de danser des choses intéressantes.

 

 

Si tu avais une fille et qu’elle souhaitait devenir danseuse, que lui dirais tu ?

 

D’abord, j’essaierais de l’en dissuader ! Parce que c’est un métier très difficile…Beaucoup de sacrifices, beaucoup de souffrances, pour très peu de temps. On n’est pas très bien payé, les rapports peuvent être difficiles…Si elle le veut vraiment, hé bien je ferais tout pour l’aider, je la ferais rentrer à l’Ecole de Danse de l’Opéra… Mais en la mettant en garde contre tous les pièges…

 

Dans les sélections des écoles, on voit des enfants focalisés sur leur physique…Souplesse, pied, en dehors…Toi, tu n’étais pas très souple, pas très en dehors et pourtant, tu y es arrivée.

 

Avec du travail et de l’acharnement, on peut y arriver. Il faut être un petit peu douée, tout de même, je l’étais, sinon je ne m’en serais pas sortie, mais il faut toujours travailler, travailler, travailler…Sans cesse.

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La technique, c’est bien, mais sans la dimension artistique, on a l’impression d’être aux Jeux Olympiques...Comment travailles tu tes personnages ? Tu as fait Myrtha, la Fille des Rues, la Fée Lilas…

 

Je travaille beaucoup à l’instinct. Pour la Fille des Rues, j’ai ça en moi, c’est sorti tout seul. Pour la Reine des Dryades ou a Fée Lilas, j’ai aussi en moi tout ce côté « gentille fée »…Charles Jude et Eric Quilleré nous aident et nous expliquent ce qu’ils veulent… En revanche, pour Myrtha, un rôle à l’opposé de ce que je suis, ce fut beaucoup plus compliqué. J’ai regardé des vidéos, notamment celles de Marie-Agnès Gillot et d’Elisabeth Platel. D’ailleurs, elle était présente lors d’une répétition et m’a aidé. Mais surtout, j’ai dû prendre sur moi, me battre contre moi-même pour sortir ce que j’avais de plus fort et de plus mauvais. Eric Quilleré a été obligé de me bousculer verbalement, il trouvait que je n’en faisait pas assez, que c’était trop mou…Je pense qu’il a fait ça pour me mettre en colère et lors des spectacles suivants, je suis entrée sur scène dans une colère folle – j’ai même fait  peur à mes copines ! – et à la fin, il est venu me voir, il trouvait que c’était beaucoup plus intéressant. Mais pour faire ce rôle, je suis obligée de me mettre dans un état que je déteste, il faut vraiment que je me conditionne sinon je n’y arriverai pas.

 

 

Voyons à présent ce que contient le sac de danse de Marie-Lys. Pour tout vous dire, on passait un bon moment, on riait et j’ai failli oublier de lui demander de sacrifier à ce qui deviendra, je l’espère, un rituel.

 

Son sac : Un sac de sport en nylon bleu roi, tout simple

 CIMG1006

Elle y met :


CIMG1003

 

 

Si vous voulez en savoir plus sur le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux, vous pouvez consulter leur site Internet http://www.opera-bordeaux.com/les-artistes/ballet/index.html...

 

Un grand merci à Marie-Lys Navarro pour avoir si gentiment accepté d’essuyer les plâtres de ce blog.

 

 

 

Par Valérie Rocheron - Publié dans : Danseurs professionnels
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