Jeanne Marie DEPLAT, une pédagogue passionnée

Publié le par Valérie Rocheron



Avant le danseur, il y a l’enfant. Fille ou garçon, souvent âgé d’à peine huit ou neuf ans et déjà la passion de la danse. Si jeunes et déjà prêts à tant de sacrifices.

Mais si la passion est indispensable, elle ne suffit pas. Des qualités physiques et un entraînement adéquat, souvent dur et exigeant, formeront le futur artiste. Et avant de tenter  les concours d’entrée dans les écoles professionnelles, l’aspirant danseur fréquente d’abord les studios privés, à la recherche du professeur qui lui apprendra les bases nécessaires pour franchir les barrages des sélections.

Jeanne-Marie  Deplat est de ceux là. Pédagogue passionnée, elle construit son enseignement autour de l’enfant, traquant les défauts pour en détourner certains en qualité : - Rien ne sert d’aller en force, il faut aussi savoir contourner – dit-elle. Un travail préparatoire méticuleux qui passe aussi par une juste appréciation des qualités mentales de l’enfant. Si aujourd’hui, plusieurs de ses anciens élèves continuent de faire appel à elle, c’est parce qu’elle parvient aussi à les aider à surmonter les inévitables accès de découragement liés à l’exigence de leur formation.

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Jeanne-Marie, tes parents ne voulaient pas que tu fasses de la danse…

Seulement comme amateur, une fois par semaine, sans pousser plus loin…J’ai commencé à prendre des cours à l’âge de 10 ans, une fois par semaine, dans une petite école de danse de province…Le professeur trouvait que j’arrivais à faire des choses intéressantes et m’a proposé de venir autant de fois que je voulais. Donc, j’y allais tous les jours ! Puis elle a proposé à mes parents de me faire passer les concours d’entrée au Conservatoire…Je ne l’ai pas fait car mes parents ne me l’ont pas dit.

J’ai passé mon bac, fait des études de physique et de chimie tout en continuant à danser. Puis je suis rentrée à l’Ecole Supérieure d’Etudes Chorégraphiques qui était, à l’époque, l’une des plus importantes sur Paris. J’ai travaillé en contemporain avec des professeurs américains et en classique avec Gilbert Canova, notamment. Nous faisions également de l’anatomie, de la musique, de l’histoire de l’art, de l’histoire de la danse…C’était un enseignement très complet qui durait quatre ans. J’ai donc obtenu les certificats de ces quatre années.

J’ai également fait des stages à l’étranger, notamment au Bolchoï, ce qui m’a familiarisée avec la technique russe. D’ailleurs, dans mes cours de barre au sol, j’utilise beaucoup la méthode Boris Kniasseff.

Après, j’ai travaillé dans des petites compagnies et j’ai participé à pas mal d’opérettes. Il y avait des tournées en France, un peu à l’étranger… Le ballet d’opérette apprend bien le métier parce qu’on est obligé de s’adapter à chaque fois très rapidement.

Ensuite, je suis devenue professeur au Conservatoire du Raincy. Au départ, c’était un remplacement du professeur principal, puis elle s’est arrêtée définitivement et j’y suis restée pendant quinze ans.


C’est là que tu as pris goût à l’enseignement ?

J’étais le seul professeur de classique et je faisais tout le cursus des élèves, c’était très intéressant. On commençait par l’éveil, vers cinq ou six ans, et je terminais avec les grandes élèves de seize, dix-sept ans. Après, elles partaient sur Paris pour leurs études, mais certaines avaient le niveau pour aborder des variations du répertoire, avec leurs moyens, mais c’était très intéressant.


Tu as une méthode d’enseignement très personnelle que tu t’es forgée au fur et à mesure et qui porte ses fruits puisque plusieurs de tes élèves ont été reçus notamment au concours d’entrée à l’Opéra de Paris…Tu suis également des élèves du CNR de Boulogne et du CNSM . En quoi ta méthode diffère t-elle de celle de tes collègues ?

Tout d’abord, j’essaie de jauger les capacités réelles des enfants, de voir s’ils ont la possibilité physique et mentale d’arriver jusqu’au bout. Ensuite, j’essaye de travailler et d’avancer sur leurs défauts. J’essaie d’y remédier, certes, mais parfois, des défauts peuvent devenir des qualités avec le temps, parce que les enfants ont cherché et ont travaillé à fond dedans.


Peux tu donner un exemple ?

Ce qui est flagrant en ce moment, ce sont des enfants avec des voûtes plantaires complètement écrasées –c’est probablement lié aux chaussures ! – qui roulent à l’intérieur et donc, les enfants finissent par se faire mal aux genoux puisque tout l’appui repose sur les voûtes plantaires. J’essaye de leur faire prendre conscience de cette cheville qui remonte, de ce genou qui se place correctement et qui évitera de les faire souffrir une fois adultes, même s’ils ne sont pas professionnels.



Il m’est arrivé d’assister à tes cours, tu donnes aux enfants des images de leur corps comme repère… Au lieu de dire « mets toi en dehors », tu dis  que tu veux voir telle partie du corps dans la glace…Ou encore, pour les pirouettes, tu les fais travailler avec un bâton entre les mains afin qu’ils comprennent la notion d’axe…Et ça marche…Comment te sont venues ces idées ?

Il est difficile de donner un cours trop « intellectuel » à de jeunes enfants et ce, jusqu’à dix, onze ans. Ils ont parfois du mal à comprendre des termes trop abstraits. Sans tomber dans la niaiserie, on peut leur donner des images qui ont un rapport avec le physique. Par exemple, on peut « ramener » son pied en imaginant qu’on fait un sillon dans le sol ou le sable pour sentir les forces en présence et celles qui s’opposent. Il faut que l’enfant puisse sentir cela. Où alors, si on appuie sur les mains, c’est le dos qui se met en place sans se contracter.


Justement, cette notion de contracture est très importante puisque tu rattrapes souvent des enfants formés ailleurs et qui sont complètement contractés au point de s’étouffer le haut du corps…

Dans ce cas, quand ils sont complètement coincés, je leur fait faire quelque chose d’assez difficile, d’ailleurs, je les fait danser en chantant, en fredonnant. Cela leur permet de respirer parce qu’ils sont tellement obsédés par le fait qu’il faut arriver à tourner ou à sauter qu’ils finissent par ne plus respirer du tout. Ils sont complètement en apnée pendant tout un exercice. Chanter les libère. C’est un ancien professeur, Nora Kiss qui travaillait comme cela. J’ai également beaucoup appris d’Yves Casati, fabuleux  pédagogue, qui a beaucoup cherché et qui m’inspire.

J’ai d’ailleurs constaté que je dansais bien mieux quand je donnais un cours et qu’il fallait parler, compter, ne plus trop penser à ce qu’il fallait faire, juste respirer et prendre du plaisir.


Dans tes cours collectifs, tu as des élèves amateurs qui profitent de ta technique d’enseignement mais également ceux qui suivent un cursus professionnel puisque tu les fais travailler en cours de scolarité…Comment se passe un cours particulier avec toi ?

Ce n’est surtout pas un cours lambda. Il est adapté à chaque élève. Je vois l’enfant une fois par semaine. Les autres jours, il a travaillé avec un autre professeur. Je leur demande de noter ce qui n’a pas été dans la semaine. On commence par ça, on voit pourquoi ça n’a pas marché et ce qu’il faut faire pour y remédier. J’essaie de partir sur le problème principal de l’élève. Ses difficultés peuvent venir d’un problème de pied ou d’en dehors…Mes cours particuliers ne sont pas des cours « bateau » avec pliés, dégagés et basta ! On fera pliés et dégagés mais axés sur la difficulté du moment ou la progression qu’on veut atteindre. Par exemple, près d’un examen, on va intensifier le rythme, ou alors pour quelqu’un qui manque de puissance, je le ferai travailler en vélocité, en rapidité, surtout pas en force. De toute façon, un cours n’est jamais identique d’une fois sur l’autre.


Là, on aborde la partie de ton enseignement réservée aux élèves qui se préparent à une carrière professionnelle…Souvent, tu les vois arriver très jeunes. Quels sont les critères indispensables, les défauts rédhibitoires et ceux qui ne le sont pas ?

Ce qui serait le mieux, ce serait un enfant complètement en dehors, avec un bassin ouvert, des beaux pieds, des jambes extrêmement tendues, un corps bien proportionné avec un grand cou, des bras élégants,  et une souplesse des ligaments, notamment au niveau des ischion jambiers. Cà, c’est le schéma idéal. Mais il faut, et c’est essentiel, la volonté .J’ai déjà vu beaucoup d’enfants qui avaient tout cela mais ni volonté, ni désir de faire. Il faut aussi une intelligence du mouvement, une compréhension naturelle. Beaucoup d’enfants peuvent avoir des facilités et n’ont pas de compréhension du mouvement, ils ne l’intègrent pas physiquement.

S’agissant du pied, on peut le travailler. Quelqu’un qui n’a pas de cou de pied pourra l’améliorer mais ce ne sera jamais un pied très forcé, très cambré. Toutefois, oui, on peut le travailler.


L’en dehors se travaille, à moins d’être complètement fermé et d’avoir un problème de bassin. Mais il le faut le travailler de manière intelligente, en faisant attention à ses pieds. En effet, si on travaille trop l’en dehors en  poussant ses pieds complètement à l’extérieur, sans chercher là où ça doit se passer, hé bien ce sont les genoux qui prennent ! C’est pour cela que de nombreux danseurs souffrent des genoux au cours de leur carrière.

La souplesse, l’élongation des jambes, tout cela se travaille aussi. Idem pour le dos. En fait, il ne faut pas avoir d’articulations complètement coincées. Même avec de la volonté, un enfant très raide aura des difficultés à travailler ses élongations et son en dehors parce que c’est quand même la base essentielle pour devenir professionnel. Il faut des jambes très souples qui montent. Mais il faut aussi de l’énergie parce qu’on peut être très laxe et n’en n’avoir aucune ! C’est le revers de la médaille de la grande souplesse, on n’a pas forcément les muscles nécessaires pour sauter, par exemple. On le voit chez les garçons pour qui il faut un minimum de puissance. Certains  enfants ne prendront pas de muscles.


Et puis, on les voit à neuf ans, il faut voir aussi ce qu’ils deviendront vers quatorze ou quinze ans. Il est très difficile de se projeter dans l’avenir…Beaucoup d’enfants qui ont travaillé très jeunes, très intensément, dont les parents étaient derrière à les pousser, peuvent être dégoûtés de la danse à l’adolescence. Ils ont été en permanence, traînés d’un cours à un autre et ils n’ont pas eu d’enfance normale.


Venons en à ta relation avec les parents. Les enfants te sont confiés très jeunes par des parents désireux de leur permettre d’embrasser une carrière. Comment distinguer la volonté réelle de l’enfant de celle des parents ?

J’essaye de ne pas cacher aux parents les difficultés de l’enfant. C’est la première honnêteté à avoir. Je leur fais comprendre que ce sera dur et que si l’enfant persiste dans son désir d’intégrer une école professionnelle, il devra apprendre à travailler tout seul et c’est difficile. Et puis, je leur demande de ne pas s’immiscer dans le désir d’aller plus loin.

Je fais donc le point sur les difficultés, tant physiques que mentales, à savoir manque de volonté ou encore incompréhension de ce qui est demandé…J’essaye aussi de parler avec les enfants, en dehors des parents. C’est pour cela que j’aime bien les avoir seuls en cours, les parents viennent de temps en temps ou alors à la fin du cours. Il est important qu’il y ait une relation personnelle entre l’enfant et moi, qu’ils me parlent de leur désir, de leur volonté d’aller plus loin et des difficultés qu’ils peuvent avoir. Après, je peux  discuter avec les parents de manière plus ouverte.



Tu connais bien l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, le Conservatoire Régional de Boulogne  et le CNSM. Quels conseils de « survie » peux tu donner à un enfant, et à sa famille, qui veut intégrer une de ces structures ?

Les stages de l’Opéra – de 6 mois, pour les plus jeunes, à 1 an pour les plus âgés – sont vraiment bien parce qu’ils permettent de tester. Certains enfants comprennent vite que cela ne leur convient pas et s’en vont d’eux même.

Une fois qu’ils sont élèves et donc intégrés à l’Ecole, je conseille vivement aux parents, dans la mesure où cela est possible, de ne pas les laisser internes plus d’un an. Une famille d’accueil est préférable. C’est primordial pour sortir du milieu très fermé de l’Ecole. Il faut préserver une vie de famille. Il ne faut pas oublier qu’on demande énormément aux enfants, à tous les niveaux, que ce soit en scolarité ou en danse. Chaque enfant qui rentre à l’Opéra doit se dire : « il faut que je sois le premier »…et non pas le deuxième ou le troisième. La compétition est très sévère, c’est vraiment difficile…L’enfant doit comprendre très vite qu’il doit se prendre en charge tout seul.


Les Conservatoires à Rayonnement Régional (CRR) ont une ambiance plus familiales et les professeurs y font un excellent travail. Les enfants ne sont pas en permanence dans le milieu, il n’y a pas de pension, ils ont un collège ou un lycée à part. Le Conservatoire étant plus petit, il y a une approche différente et les professeurs sont proches des élèves.

Le CNSM, c’est encore autre chose. Les enfants y rentrent plus âgés, à partir de quatorze ans. Il y a une grande ouverture à la danse et surtout, une plongée totale dans le milieu artistique puisque les danseurs côtoient les musiciens, plus âgés d’ailleurs, puisqu’ils ont fini leur cursus dans les CRR. Cela crée une vraie émulation. Il y a deux sections, l’une de contemporain, l’autre de classique, ce qui permet un travail de créativité très important. Les professeurs sont excellents, certains enseignent d’ailleurs aussi l’Opéra. Ces dernières années, le contemporain était mis en avant mais on assiste à un retour en force du classique et d’excellents éléments ont été récupérés. On le voit dans le Junior Ballet qui est la compagnie « maison » qu’on intègre sur audition, à la fin des quatre ans qui composent le cursus du CNSM. Cela permet aux jeunes de travailler avec des chorégraphes, d’aller en tournée, de vivre la vie d’une compagnie. D’ailleurs, il arrive que des danseurs de l’Opéra montent des chorégraphies pour le Junior Ballet. Cette formation est excellente pour la préparation aux auditions d’entrée dans les grandes compagnies. Et de se rendre compte que la danse, ce n’est pas facile !

De toute façon, on n’insistera jamais assez sur le fait que le travail scolaire est aussi important que la danse. Les carrières sont courtes, il faut penser très tôt à la reconversion.

Merci à Jeanne Marie DEPLAT pour sa franchise et ses conseils avisés!













Publié dans Professeurs

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Little Style Box 16/03/2010 20:03


Très intéressant cet entretien, je découvre des facettes de ce métier que je ne soupçonnais pas.