Marie-Lys Navarro, un parcours atypique

Publié le par Valérie Rocheron

CIMG1001A trente et un ans, Marie-Lys Navarro a déjà une longue carrière au sein de la troupe du Ballet de Bordeaux, compagnie d’une quarantaine de danseurs dirigée par Charles Jude. Membre du corps de ballet, elle est régulièrement distribuée dans des rôles qui mettent en valeur ses longues jambes graciles et son style très soigné. La Danseuse des Rues, le Pas de Trois du Lac des Cygnes, la Reine des Dryades, Myrtha ou la Fée des Lilas, autant de personnages dans lesquels elle a su se couler avec une facilité déconcertante puisqu’elle fait partie de ces artistes capables « d’assurer » avec un minimum de répétitions.

 

 

Je me souviens de la première fois où je t’ai vue, c’était chez Jennifer Goubé où tu suivais le cursus Danse-Etudes ….Tu étais très jeune et tu voulais déjà être professionnelle. Quel a été ton parcours ?

 

J’ai commencé à dix ans et un mois après, j’ai dit à ma mère que je voulais devenir danseuse. J’ai débuté dans une petite école de quartier, un peu par hasard ! Ma mère était facteur et sur sa tournée, elle a rencontré une dame qui était professeur de danse. Elle allait ouvrir une école et ma mère nous a inscrite, ma soeur et moi.

 

Tu avais déjà vu des spectacles auparavant ?

 

Non, je ne crois pas…Peut-être à la télé et encore…J’étais plutôt garçon manqué, je faisais des sports de garçons. Je voulais faire du foot, ma mère a refusé, elle souhaitait que je fasse un « sport de filles » ! Donc, c’était la danse…Ca m’a plu tout de suite et j’étais assez douée.

 

Tout cela se passe à Tarbes, dont tu es originaire…

 

Oui, je suis restée quelque temps dans cette école. J’ai passé le concours d’entrée à l’Ecole de Danse de  l’Opéra de Paris. Je n’ai pas été prise parce que je n’étais pas assez souple. Mon professeur connaissait quelqu’un qui enseignait au Conservatoire de Tarbes, j’ai d’abord travaillé avec elle pendant un an pour rattraper l’équivalent de deux années de Conservatoire. Ensuite, pour la sixième, j’ai intégré le Conservatoire de Tarbes en horaires aménagés. C’était la première classe de ce genre qui s’ouvrait, on avait école le matin et danse l’après-midi…J’y suis restée cinq ans. Puis, j’ai tenté le CNSM de Paris, je n’ai pas été prise. En revanche, j’ai été acceptée  à l’Ecole de Roland Petit à Marseille. Entre temps, on m’a proposé de travailler à Paris avec Attilio Labis et de rentrer au Conservatoire de Paris. J’ai préféré cette option car j’avais déjà de la famille à Paris, j’étais logée…Je suis donc partie à Paris, j’avais seize ans.  J’étais en première, je dansais au CNR et parallèlement je suivais les cours d’Attilio Labis chez Goubé.

 

Un parcours pas facile donc, mais tu t’es toujours accrochée…et te voilà élève du grand Attilio Labis !

 

En  fait, je ne m’en rendais pas compte ! Je savais qu’il avait été danseur étoile et c’est tout. Heureusement, sinon j’aurais été terriblement impressionnée !

 

J’avais cours au CNR tous les jours et quand je ne finissais pas trop tard, j’allais prendre le cours avec lui chez Goubé. Le dimanche matin, il me donnait un cours particulier à l’Opéra Garnier.

 

Il croyait vraiment en toi…

 

Oui…Et je travaillais sept jours sur sept.

 

Et tes études ?

 

C’était la cata ! En seconde, j’étais bonne élève donc je suis rentrée en première scientifique et là…Il y avait le changement de vie, il fallait beaucoup travailler, je n’avais pas le temps…Plein de choses n’allaient pas, alors j’ai laissé un peu tomber. Je suis passée en Terminale mais je n’ai pas eu mon bac…Je l’ai eu l’année dernière !

 

Hé oui, il ne faut pas oublier que la carrière de danseuse est courte et qu’il faut songer à se reconvertir…Tu as eu ton diplôme du CNR ?

 

Non, je ne suis pas sortie diplômée parce que je suis partie un an avant…En fait, je n’y ai fait qu’une année car je pense que ce cursus ne me correspondait pas.

 

Pourquoi ?

 

Déjà, je n’avais pas l’esprit de compétition…Toute cette hargne entre ces filles qui sont prêtes à tout pour y arriver…J’étais une bonne élève, je suis passée dans la classe supérieure sans problèmes mais je n’y étais pas bien. En outre, à cette époque, on avait des cours un peu partout dans Paris parce que le CNR était en travaux, ce n’était pas pratique. Donc, l’année d’après j’ai arrêté le CNR pour ne faire que les cours d’Attilio. J’allais tous les jours chez Goubé, j’avais des cours particuliers le Samedi et le Dimanche. Et le Samedi, j’enchaînais le cours particulier avec le cours collectif. De temps en temps, j’allais aussi prendre des cours ailleurs, histoire de changer un peu d’air…

 

Finalement tu as un parcours assez atypique, pour une professionnelle…

 

Oui ! Parce que je n’ai aucun diplôme, sauf celui du Conservatoire de Tarbes ! Je n’ai pas de médailles, mais j’ai été formée sur le tas avec les bonnes personnes…

 

Que se passe t-il ensuite ?

 

La deuxième année se termine et je passe l’audition pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Cette année là, il y avait très peu de postes, je n’ai pas été engagée et beaucoup de filles de la première division de l’Ecole non plus.

 

Récapitulons, tu as dix-huit ans, tu t’es formée sur le tard, tu n’es passée par aucune grande école…Non seulement tu ne te décourages pas mais tu repars bille en tête…

 

Oui, je pars à Bordeaux où il y avait une audition. Il fallait des supplémentaires pour Giselle. Je la passe dans des conditions un peu catastrophiques parce que j’avais été opérée pour un problème d’ongles incarnés. L’un d’entre eux avait mal cicatrisé et je souffrais beaucoup. Mais j’ai été prise ! J’ai travaillé deux mois à Bordeaux et là, coup de bol ! Une fille tombe enceinte, je prends sa place…Dans le corps de ballet et en plus, devant ! J’étais contente, j’ai bien dansé. Le contrat se termine et on me propose alors de danser dans un opéra, c’était les Pêcheurs de perles. Je suis donc restée un peu plus longtemps, un mois ou deux.

 

Je retourne ensuite à Paris mais je reste en contact avec Bordeaux. Au mois de Mai, nouvelle audition, je la passe mais je ne suis pas prise. Il n’y avait que deux ou trois postes et j’étais quatrième. Je n’ai même pas été prise comme supplémentaire.

 

J’étais quand même très déçue, je suis repartie à Paris où j’ai passé une audition pour le Danish Ballet mais j’étais trop grande !

 

En Octobre, le Ballet de Bordeaux me rappelle, ils avaient besoin de moi comme supplémentaire pour faire Casse-Noisette. J’avais un contrat de deux ou trois mois mais j’ai assuré, j’ai même créé la Danse Arabe parce que la fille qui devait la faire avait le dos bloqué…

 

Tu as su saisir ta chance…

 

Oui…D’ailleurs, la fille qui devait me remplacer n’est pas revenue et on m’a proposé un contrat d’un an.

 

Un jour, Charles Jude est venu me voir et me demande si je suis au courant pour mon contrat. Je dis oui, j’ai un contrat de supplémentaire d’un an et c’est là qu’il me dit qu’il a réussi à débloquer un contrat permanent auprès de la Mairie et que je suis engagée. Je suis tombée des nues car je n’étais supplémentaire que depuis un  an et demi. Je n’y croyais vraiment pas, je m’étais préparée à partir, à passer d’autres auditions. Je suis restée à Bordeaux et j’y suis toujours !

 

Aujourd’hui, tu es dans le corps de ballet mais on te voit assez régulièrement dans des pas de trois ou des solo du répertoire…

 

Une fois, j’ai eu la chance de danser le rôle d’étoile dans Le Fils Prodigue, de Balanchine, avec Charles Jude. La danseuse étoile s’était blessée et je l’ai remplacée. Je n’étais pas très bien préparée mais ça s’est bien passé, c’était chouette !

 

Tu as un poste stable dans une compagnie de renom et d’excellent niveau…On a l’impression que, l’air de ne pas y toucher, en butinant ça et là, tu es arrivée à te faire ton trou et de manière plutôt satisfaisante…Quelles sont les qualités qui t’ont permis de saisir ta chance et de te maintenir ?

 

Le travail. J’ai toujours beaucoup travaillé, c’est très rare que je loupe un cours. En revanche, ce qui m’a freiné, c’est que je ne crois pas assez en moi et en mes capacités…Mais je bosse et dès qu’on me confie un rôle, je m’en sors assez bien…A présent, on me donne quelque chose, je répète moins que les autres car je ne suis pas de la première distributions  mais il faut que j’aille en scène. Par exemple, pour le Pas de trois du Lac, je n’ai pas eu de répétition en scène, en lumière, avec orchestre…

 

Comment gères tu  cela ? Il y a peu de danseuses capables de s’approprier un rôle au dernier moment et de le défendre sur scène avec brio…Que faut-il pour y arriver ?

 

Pour la première du Pas de trois, je n’étais vraiment pas à l’aise ! Je découvrais tout, les lumières, la scène, les  gens autour de moi, tout ! J’espère que ça ne s’est pas trop vu ! En fait, je me dis que j’ai la chance de danser ça, qu’il y en a plein d’autres qui ne peuvent pas alors autant en profiter. Je travaille depuis des années, je tiens encore debout et il y a des choses plus graves que de louper une variation alors quand je suis sur scène, j’en profite !

 

Quand on te voit, quand on t’entend parler de ton métier, on ressent un grand plaisir…Au bout de treize ans de carrière, qu’est ce  qui est encore là et qu’est ce qui s’est émoussé ?

 

Le plaisir d’aller en scène est toujours là. C’est vrai qu’il y a des jours où on va à la mine, où on n’a pas envie…Mais une fois qu’on est en scène…Il y a les projecteurs sur nous, les applaudissements…C’est génial. C’est un don de soi. C’est ça qui reste.

 

Ce qui est dur, c’est de se lever tous les matins et de se retrouver à la barre quand on a mal partout et qu’il faut quand même forcer. C’est épuisant, il y a des fois où on n’a plus envie de tout ça. Ca vient petit à petit et je pense que le jour où ça sera plus fort que le reste, j’arrêterai.

 

Quels sont tes qualités et tes défauts de danseuse ?

 

J’ai un super cou de pied ! J’ai de grandes jambes et de belles lignes. Mon travail est assez propre, je ne suis pas tellement en dehors mais je travaille proprement. Je saute bien, je ne tourne pas trop mal, je suis assez polyvalente.

 

Après, il y a des choses que je ne sais pas faire ! Par exemple, l’entrechat six, c’est une catastrophe ! Surtout, je n’ai pas assez confiance en moi, même si cela va mieux avec la maturité. Mais c’est vraiment ce qui me mine le plus.

 

Quels sont les rôles que tu aimerais danser ?

 

Odette-Odile !

 

Tu as déjà fais les trente-deux fouettés sur scène ?

 

J’ai eu à les faire mais je ne suis pas allée jusqu’à trente-deux ! J’étais jeune, j’ai dû en faire vingt-huit ! C’était le pas de deux de Don Quichotte. J’aimerais bien interpréter Kitri. J’ai vraiment adoré danser la Fille des Rues.

 

Tu comptes danser encore combien d’années ?

 

Je ne sais pas…Pas dix ans, à moins que le corps ne tienne…Et puis j’ai envie d’avoir des enfants…J’arrêterai le jour où je ne ferai plus que du corps de ballet…Pour l’instant, je danse pas mal comme demi soliste mais un jour, je n’aurai plus la capacité de faire ce que je fais à présent. Comme je ne suis pas soliste, je retournerai dans le corps de ballet et je n’ai pas envie d’être frustrée et de le faire sans plaisir.

 

C’est si frustrant que ça, de ne faire que du corps de ballet ?

 

Il y en a à qui ça convient très bien, mais moi, je serais frustrée de ne faire que ça. Je pense que je peux faire autre chose, quelque chose de mieux.

 

Tu disais tout à l’heure que tu n’as pu passer ton bac que l’année dernière… Tu es inscrite à l’université, as-tu des projets de reconversion ?

 

Je suis en première année de licence de lettres modernes, j’ai d’ailleurs des partiels la semaine prochaine ! Plus tard, j’ai envie de m’occuper de l’administration de spectacles et il existe un Master de management culturel mais il faut au moins Bac plus trois pour le faire. Mais il y a la validation des acquis…Mon expérience professionnelle me permettra peut-être d’y entrer directement. Et j’aime la littérature…

 

S’il y avait des choses à refaire ou à éviter, quelles seraient-elles ?

 

A refaire…Je retournerais à Paris, je commencerais ma formation plus tôt car j’ai passé beaucoup de temps à rattraper mon retard…Peut-être aussi que je partirais de Bordeaux, essayer d’autres compagnies ailleurs…Mais si je suis restée, c’est que j’y suis bien ! J’ai la possibilité de danser des choses intéressantes.

 

 

Si tu avais une fille et qu’elle souhaitait devenir danseuse, que lui dirais tu ?

 

D’abord, j’essaierais de l’en dissuader ! Parce que c’est un métier très difficile…Beaucoup de sacrifices, beaucoup de souffrances, pour très peu de temps. On n’est pas très bien payé, les rapports peuvent être difficiles…Si elle le veut vraiment, hé bien je ferais tout pour l’aider, je la ferais rentrer à l’Ecole de Danse de l’Opéra… Mais en la mettant en garde contre tous les pièges…

 

Dans les sélections des écoles, on voit des enfants focalisés sur leur physique…Souplesse, pied, en dehors…Toi, tu n’étais pas très souple, pas très en dehors et pourtant, tu y es arrivée.

 

Avec du travail et de l’acharnement, on peut y arriver. Il faut être un petit peu douée, tout de même, je l’étais, sinon je ne m’en serais pas sortie, mais il faut toujours travailler, travailler, travailler…Sans cesse.

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La technique, c’est bien, mais sans la dimension artistique, on a l’impression d’être aux Jeux Olympiques...Comment travailles tu tes personnages ? Tu as fait Myrtha, la Fille des Rues, la Fée Lilas…

 

Je travaille beaucoup à l’instinct. Pour la Fille des Rues, j’ai ça en moi, c’est sorti tout seul. Pour la Reine des Dryades ou a Fée Lilas, j’ai aussi en moi tout ce côté « gentille fée »…Charles Jude et Eric Quilleré nous aident et nous expliquent ce qu’ils veulent… En revanche, pour Myrtha, un rôle à l’opposé de ce que je suis, ce fut beaucoup plus compliqué. J’ai regardé des vidéos, notamment celles de Marie-Agnès Gillot et d’Elisabeth Platel. D’ailleurs, elle était présente lors d’une répétition et m’a aidé. Mais surtout, j’ai dû prendre sur moi, me battre contre moi-même pour sortir ce que j’avais de plus fort et de plus mauvais. Eric Quilleré a été obligé de me bousculer verbalement, il trouvait que je n’en faisait pas assez, que c’était trop mou…Je pense qu’il a fait ça pour me mettre en colère et lors des spectacles suivants, je suis entrée sur scène dans une colère folle – j’ai même fait  peur à mes copines ! – et à la fin, il est venu me voir, il trouvait que c’était beaucoup plus intéressant. Mais pour faire ce rôle, je suis obligée de me mettre dans un état que je déteste, il faut vraiment que je me conditionne sinon je n’y arriverai pas.

 

 

Voyons à présent ce que contient le sac de danse de Marie-Lys. Pour tout vous dire, on passait un bon moment, on riait et j’ai failli oublier de lui demander de sacrifier à ce qui deviendra, je l’espère, un rituel.

 

Son sac : Un sac de sport en nylon bleu roi, tout simple

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Elle y met :


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Si vous voulez en savoir plus sur le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux, vous pouvez consulter leur site Internet http://www.opera-bordeaux.com/les-artistes/ballet/index.html...

 

Un grand merci à Marie-Lys Navarro pour avoir si gentiment accepté d’essuyer les plâtres de ce blog.

 

 

 

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Attilio Labis 07/03/2010 10:43


Très belle Danseuse et en adage particulierement avec un physique superbe ... elle abesoins d'un bon partenaire pour aller encore plus loins dans sa carrière ... je lui souhaite bonne chance et lui
rappel toute mon affection de Professeur et d'Amis ...
Attilio Labis de l'Opéra de Paris


Valérie Rocheron 07/03/2010 14:04


Merci, cher Maître, de ce commentaire qui lui fera très plaisir!


Visiteur 20/01/2010 22:45


Merci pour cette interview passionnante ! Est-ce qu'il existe des vidéos en ligne de Marie-Lys ?


Valérie Rocheron 21/01/2010 09:16


Marie6-Lys a une page Face book, il y a pas mal de photos et peut-être une vidéo mais je n'en suis pas sûre...